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LA BRODERIE ALGERIENNE - Par le chas de l’histoire
Dans les cités aux passés immémoriaux, dans les villages des plaines et des montagnes, sur les campements nomades des Hauts-plateaux ou du Sahara, partout en Algérie, les femmes ont brodé et brodent encore, tirant les fils de soie, d'or ou d'argent, dans un geste si semblable qu'on pourrait penser qu'il s'agit d'un seul et même fil. Un fil qui, passant par le chas de l'histoire, aurait traversé les espaces et le temps, les époques et leurs événements, dessinant par la délicatesse de dizaines de milliers de mains, une épopée de couleurs et de formes. Cette galaxie éparpillée est à la fois un témoignage du passé, une expression des vécus, un poème au long cours, une aventure discrète menée dans l’intimité des wast-eddar, des terrasses ou des kheïmates.

La formation traditionnelle de la jeune fille devait recouvrir l'ensemble des savoir-faire et aptitudes en mesure de la préparer à sa vie future de mariée puis de mère de famille. Un proverbe résumait à lui seul cet ordre des choses, affirmant d'une adolescente accomplie qu'elle avait un « talent par doigt », ce qui laissait supposer qu'elle devait en maîtriser au moins dix. Parmi eux, la broderie était considérée comme un art et, pour celle qui le possédait, une distinction particulière.

Intégrée dans l’univers féminin, la pratique de la broderie – comme celle de tous les arts traditionnels – est restée longtemps confinée au domaine de la famille ou du voisinage. On n’en faisait pas commerce et il s’agissait surtout d’embellir les étoffes à divers usages, nécessaires à l’habillement ou à la décoration des intérieurs. La préparation du trousseau de la mariée était un élément essentiel de cette tradition car, servant à l’apprentissage de la mariée elle-même, il devait faire état de ses valeurs de patience, de maturité et d’esthétique, tout en rehaussant le prestige de sa famille.

Ce n’est que progressivement qu’apparurent des artisanes et même des artisans-brodeurs contrairement à l’image strictement féminisée de cette discipline. Cette professionnalisation prit particulièrement son essor dans les grandes cités où les besoins d’apparat des citadins purent générer un marché. Pour les familles humbles, la broderie constituait un apport de revenus non négligeable, poussant leurs filles ou belles-filles à s’y consacrer de manière professionnelle.

DES ORIGINES LOINTAINES
A la différence des matériaux durs – tels que la pierre, les métaux ou, à la rigueur, le bois, les supports textiles ne résistent que miraculeusement aux épreuves du temps et à l’agression des éléments naturels. Cela explique que l’archéologie n’ait pu collecter des preuves matérielles suffisantes pour construire une histoire de la broderie, comme d’ailleurs de l’ensemble du patrimoine textile, hormis pour les tapis, dont la texture plus solide et durable, a permis à certains specimen de passer à travers les mailles du temps.

C’est donc souvent par la littérature écrite ou orale, dans sa fonction de description ou de témoignage, que l’on a pu reconstituer en partie l’évolution de la broderie. Même les contes, fantasmés mais inspirés par la réalité de leur période de création, ont servi à ce dessein, racontant par exemple le travail à l’aiguille de telle ou telle héroïne. Mais, pour les temps les plus reculés, nous ne disposons que d’indices, laissant croire cependant à une pratique lointaine de la broderie en Algérie avec des sources amazighes, sans doute aussi phéniciennes et romaines, voire vandales et byzantines.

Les premières traces avérées de cette discipline, bien rares, remontent à la période médiévale des royaumes berbères musulmans. Celles-ci, se référant notamment aux fastes des cours et à la vie des grands personnages, ont pu relever de manière accessoire, le luxe des costumes ou des revêtements textiles des sofas ou autres meubles, la richesse et la complexité des broderies étant un point particulièrement apprécié de ces objets.

La broderie était pratiquée aussi sur le cuir, notamment en fils d’argent. On l’utilisait beaucoup pour la botterie des cavaliers et la sellerie des chevaux et, à la faveur des récits et témoignages relatifs à la tradition équestre, festive ou guerrière, la broderie est apparue, ici ou là, comme une ancienne pratique.

DES MOMENTS FORTS
Avec la chute de Grenade en 1492, l’expulsion des musulmans d’Espagne, entraîne un flux migratoire important vers le Maghreb tout proche. Les réfugiés, porteurs de savoirs et de savoir-faire dans tous les domaines, introduisent leur raffinement et les arts de vivre (musical, culinaire, floral, costumier…). On assiste alors à l’apparition de techniques et de styles de broderies nouvelles pour l’époque qui vont aller en croissant et en se diversifiant, en milieu citadin d’abord, avant de se propager dans l’arrière-pays rural.

L’installation d’artisans-brodeurs venus de Grenade, Tolède, Cordoue, et la transmission par les femmes andalouses de leurs connaissances dans les cercles féminins, va constituer un moment fort de cette activité et le début d’une évolution remarquable.

L’autre moment interviendra avec la Régence d’Alger, laquelle, dans le giron de l’Empire Ottoman, connaîtra, à partir du XVIe siècle, une période de grande prospérité, facilitée par la Course, activité légale dans le monde d’alors. Alger devient le centre d’un commerce florissant s’appuyant sur une population cosmopolite et des flux d’échanges qui traversent la Méditerranée dans tous les sens. C’est à cette période que les artisanats s’enrichissent de nouveaux styles et la broderie n’échappe pas à cette ouverture prodigieuse. Par le biais de la « Sublime Porte » d’Istambul, arrivent les arts d’Orient avec leurs variations turques, byzantines, persanes, voire indiennes et chinoises. Par les échanges commerciaux, mais aussi les butins de la Course, apparaissent les arts du Bassin méditerranéen ainsi que ceux d’Europe. Les commerçants juifs de Livourne, apportent ainsi à Alger des matières et objets marqués par l’art italien.

Ce commerce intense ne se limite pas à l’importation et s’accompagne, au contraire, d’un développement interne prodigieux des artisanats dont les réfugiés andalous demeureront longtemps le noyau le plus actif. Les infuences étrangères, esthétiques et techniques, sont assimilées pour se voir enrichies par les talents locaux et intégrées ensuite aux styles autochtones.

Tous les chroniqueurs de cette période, pour la plupart européens, qui ont sillonné l’Algérie, dans des buts de connaissance ou par dessein colonial, notent dans leurs carnets de voyage ou rapports, le nombre impressionnant d’artisans et la haute qualité de leur travail. Plusieurs d’entre eux font référence, avec admiration, à la broderie qui s’épanouit, non seulement à Alger, mais dans l’ensemble du pays.

C’est le cas de Venture de Paradis qui cite les ceintures de soie exportées d’Alger vers l’Orient mais trouvait, à ses goûts d’Européen, les broderies algériennes trop surchargées d’or. C’est aussi le cas du Docteur Shaw qui relève le raffinement des tissages et leurs ornements brodés. C’est encore le cas du Capitaine Rozet, chargé au début du XIXe siècle, d’espionner en vue d’une occupation du pays, et qui ne manque pas de signaler les voiles brodés de Constantine ou les châles magnifiques vendus à Koléa. Vingt ans après le début de la colonisation, malgré l’interdiction des corporations de métiers par l’administration coloniale vers 1838, Prosper Ricard notait dans son ouvrage sur « L’Artisanat en Oranie » que Tlemcen comptait encore douze brodeurs professionnels.

De la fin du Moyen-âge au début de la colonisation, la broderie d’Alger et de l’ensemble du pays s’est imposée au fil du temps comme une référence mondiale. Aujourd’hui encore, la cathédrale de Chartes, l’un des édifices religieux les plus anciens et les plus prestigieux d’Europe, conserve une ancienne broderie d’Alger, réalisée en fil de soie et d’or et remontant au XVIIe siècle qui sert de parure à la statue de la Vierge.

UNE RICHE TRADITION
Le patrimoine de la broderie algérienne comprend de nombreuses variantes et formes d’expressions liées aux diverses époques de l’histoire et à leurs influences artistiques diverses. On distingue plusieurs centres de production qui peuvent, en certains points, être assimilés à des écoles, de la même manière que la musique andalouse en Algérie a généré, à partir d’une souche commune, des genres régionaux enrichissants.

Sur ce plan, la collection du Musée National des Arts et Traditions Populaires d’Alger, et le travail de conservation et de recherche mené par cette institution située dans la Casbah, constituent des références précieuses pour la connaissance de la broderie algérienne. En voici quelques éléments :

La broderie d’Alger
Elle comporte une variété d’influences méditérannéennes : ottomanes, de Nabeul en Tunisie, avec des conceptions qui peuvent être rattachées à la Renaissance italienne, voire même à la Chine pour les broderies fines à double face. Destinées à l’ornementation des mobiliers, les broderies d’Alger sont réalisées en fil de soie. La ville abritait également une tradition – encore vivante, bien que limitée aujourd’hui – de confection de haïks et de châles brodés.  

La broderie de Kabylie

La tradition de la broderie dans cette région de montagnes apparaît notamment dans les foulards aux couleurs chatoyantes, dits « timharam’t », et qui sont ornés de motifs réalisés au fil de soie. Y domine la forme du triangle, répétée en séries linéaires, symbolisant des pigeonneaux que les traditions envisageaient comme des signes de bonheur, de prospérité et de fécondité.

La broderie d’Annaba

Ses inspirations semblent avoir été puisées de Syrie, des Balkans ainsi que du Maroc. La tradition de la marquette, essentielle dans le parcours « initiatique » d’une jeune annabiya, et pièce importante du patrimoine familial, est un prodige de techniques et de motifs à la fois géométriques et végétaux. Autres particularités, ces œuvres comportent des éléments figuratifs (l’homme, l’oiseau…) et la signature calligraphiée et datée de l’auteur.

La broderie de Cherchell

Elle se caractérise par des motifs géométriques exécutés dans un camaïeu de nuances, allant du Terre de Sienne au brun rouille. La symbolique du triangle est très présente, renvoyant au signe punique de la déesse Tanit avec un point central représentant l’œil, censé protéger contre le mauvais sort. On y retouve aussi, du point de vue artistique, l’inspiration des motifs de poterie du Mont Chenoua, proche de la ville.

La broderie du Sud

Elle est associée à la pratique du tissage avec des pièces de laine fine décorées au fil de soie. Elle est réalisée sur des tentures, des dessus de coussins, des châles ou voiles. Dans le M’zab, on trouve des tissages noirs brodés de soie de couleurs vives (orange, rouge, jaune, vert) destinés à couvrir la tête lors des cérémonies, notamment nuptiales. A El Oued, des figurations sont brodées (scorpion, soleil, bijou, serpent…), héritages symboliques de vieilles traditions.

Ces différents exemples de broderies sont ceux qui figurent dans la collection du MNATP et ne représentent donc qu’un échantillon de la variéte nationale de la broderie.

DES TECHNIQUES VARIEES
Du point de vue des techniques et des matériaux, on peut distinguer :

La broderie au fil d’or
 
répandue dans tous les centres urbains historiques (Alger, Constantine, Annaba, Bejaïa, Tlemcen, Oran) et utilisée pour les techniques du mejboub, de la fetla, de la chaara ou du kentir,
 
La broderie au fil métallique
 
concentrée surtout dans l’Est algérien, et utilisée dans la technique du sertissage. Elle consiste souvent en une ornementation à base de lamelles métalliques dorées.
 
La broderie au cordon ou soutache
 
Utilisée surtout pour les vêtements masculins traditionnels tels que le gilet de cérémonie, dit « b’diiya », les cordons ou soutaches peuvent être mono ou polychromes avec parfois du fil d’or. Ce type de broderie était citadin mais on le retrouvait aussi en milieu rural, du moins chez les notables.
 
La broderie sur cuir
 
Elle est liée aux Hauts plateaux et aux traditions équestres. Elle porte sur la sellerie, les accessoires d’habillement ou de cavalerie et certaines décorations d’intérieurs que ce soit la tente nomade ou le mobilier de la maison traditionnelle. On trouve plusieurs variantes de cette broderie dans le pays. Dans le grand Sud, les Touaregs maîtrisent parfaitement cet art du cuir qui est brodé ou peint, et parfois les deux.

Le lexique des termes liés à la broderie algérienne est d’une richesse révélatrice de celle de la pratique : el medjboud, el fetla, el chaara, el tarçîi, el maalka, e’zlileudj, e’mnezel, el khomri, etc. On croirait avoir affaire à un poème ancien.

Les recherches effectuées sur la broderie d’Algérie ont permis de mettre à jour une extraordinaire diversité de genres et de techniques. Il reste encore à défricher bien des parcours de cette discipline à travers les siècles pour la restituer pleinement à la mémoire.

AUJOURD'HUI ET DEMAIN
Le prestigieux label des broderies algériennes est un élément précieux du patrimoine national. Dans toutes les régions d’Algérie, par le soin discret de nombreuses femmes, se transmettant – généralement de mères à filles – les secrets de la broderie, une conservation de ce patrimoine a pu s’effectuer et empêcher ainsi sa disparition.

Cette pratique familiale vivante, bien que limitée par les effets de la modernité, continue cependant à produire quotidiennement des milliers de trésors et à transmettre des motifs, couleurs et symboliques qui remontent au passé lointain. Parallèlement, sont apparues de nouvelles artisanes, travaillant à domicile, en coopérative ou en ouvroirs, qui s’efforcent de maintenir cette tradition dans sa configuration originelle.

Ce travail de conservation doit être encouragé, notamment en soutenant et en promouvant celles qui l’assument avec passion. Parallèlement, comme cela a déjà commencé à être entrepris, il convient de soutenir toutes les expériences créatives qui, à partir de la broderie traditionnelle, s’engagent sur les chemins de la haute couture, de l’art contemporain, du design…

Si le fil de la broderie algérienne est passé à travers le chas de l’histoire, réussissant à conserver le bonheur d’un legs magnifique, il est disposé à franchir d’autres horizons et domaines, sur les territoires illimités de l’imagination.


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